sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Hôtel Adlon

Le Livre de Poche

8,30
21 février 2020

Berlin, 1934. Attaché à la République de Weimar et résolument anti-nazi, Bernie Gunther a quitté la police berlinoise avant d'en être chassé. Désormais, il est le détective attitré du prestigieux Hôtel Adlon, traquant le client indélicat, évitant les bagarres au bar. L'ambiance en ville est délétère, entre peur des SS et euphorie olympique. Car Berlin construit son stade en toute hâte et l'Allemagne d'Hitler pourra compter sur la présence des Etats-Unis aux Jeux maintenant qu'un comité d'experts américains a certifié que le pays n'appliquait aucunement une politique discriminatoire envers les juifs. Partisane du boycott et persuadée qu'un article bien documenté pourrait changer la donne, la journaliste, juive et communiste, Noreen Charalambides, cliente de l'Adlon et amie personnelle de la propriétaire, entraîne Bernie dans une dangereuse enquête où le cadavre d'un boxeur juif repêché dans un canal et le meurtre d'un entrepreneur allemand dans une chambre de l'hôtel pourraient être plus liés qu'on ne le pense. Conscient qu'il risque sa peau mais incapable de résister aux beaux yeux de Noreen, Bernie affronte Max Reles, un homme d'affaires américain, proche des nazis et plutôt belliqueux. Mais son histoire d'amour tourne court et Noreen repart, contrainte, aux Etats-Unis.
Quand il la revoit, vingt ans ont passé, de l'eau a coulé sous les ponts. Elle est une auteure reconnue, en villégiature dans la villa d'Hemingway pour fuir le maccarthysme et lui un nazi installé à La Havane. Encore une fois, elle sollicite son aide. Il s'agit de surveiller et de protéger sa fille Dinah, fiancée à un homme dangereux, à la tête d'un empire hôtelier et propriétaire d'un casino havanais. Et cet homme n'est autre que Max Reles.

En Allemagne ou à Cuba, Bernie Gunther trimballe son humour corrosif, son flegme et son incroyable chance qui lui permet de survivre à tout, au nazisme comme à la dictature de Batista, à l'animosité d'un mafieux de Chicago comme aux interrogatoires de la police politique. Tête brûlée mais l'instinct de survie chevillée au corps, cet homme aux mille vies nargue les puissants mais fond devant le regard de biche d'une femme fatale. Doté de l'art consommé de se fourrer dans les pires embrouilles, il a aussi la faculté de s'en dépêtrer, car il se moque des lois aléatoires et des régimes politiques, sa seule idéologie, c'est de sauver sa peau, et au passage celle de ceux qu'il estime le mériter.
Aussi à l'aise pour dépeindre Berlin sous le nazisme que La Havane des gangsters américains, Philip Kerr réussit encore une fois à mêler fiction et triste réalité dans un polar passionnant, instructif et divertissant. On ne peut résister à Bernie Gunther, son humour, son courage, et son ambiguité. Un sacré personnage !

Tu m'aimes donc, Sonyong ?

Yeonsu Kim

Serge Safran Éditions

18,90
21 février 2020

Le jour même où il a croisé son regard, Gwangsu a aimé Sonyong. C'était il y a treize ans et il n'en revient toujours pas de la voir à son bras, en robe blanche, mariée rayonnante et heureuse. Pourtant, un grain de sable vient enrayé le déroulement de cette journée parfaite. Ou plutôt une tige d'orchidée phalaenopsis. Alors que, suivant la tradition, Sonyong lance son bouquet, son nouveau mari remarque une tige brisée. Est-ce là un mauvais présage ? le signe que ce mariage n'est pas fait pour durer ? Qu'il est aussi fragile que cette tige brisée ? le doute s'insinue, la jalousie creuse la tombe de sa tranquillité d'esprit. Sonyong l'aime-t-elle ou est-elle toujours amoureuse de Jinu ? Jinu qui plaît aux femmes, qui se targue d'être écrivain, Jinu que Sonyong aimait au temps de leurs études. Au côté de sa femme, inconsciente de ses tourments, Gwangsu subit les affres de la jalousie, analyse chaque mot, chaque geste, interprète tous les signes.

Prenant comme prétexte la descente aux enfers d'un homme jaloux, Yeonsu Kim se livre à une réflexion sur le sentiment amoureux et son corrolaire, la jalousie. Si l'amour est universel, qu'en est-il en Corée du Sud, plus précisément pour cette génération de trentenaires qui ont connu les manifestations étudiantes contre la dictature ? Perdus entre l'amour de la patrie et l'amour tout court, ils se débattent dans une société à la fois moderne et très traditionnelle. Gwangsu a raison, sa femme était très éprise de Jinu mais celui-ci était incapable de s'engager avec elle, de lui offrir même l'exclusivité. Or, une jeune fille coréenne ne conçoit une relation que dans la perspective d'un mariage, de préférence avant trente ans. Jinu, lui, est un homme désinvolte, imbu de lui-même, un peu immature. Sonyong ne l'intéresse que dans la mesure où elle est mariée. Devenue inaccessible, elle attise sa convoitise, comme un caprice. Car, ce célibataire endurci et séducteur impénitent, exècre l'institution du mariage qu'il considère comme une invention du capitalisme créée pour faire travailler les masses laborieuses. Gwansu, quant à lui, perd toute lucidité et toute confiance en sa femme et en son ami de toujours. Il boit, il vocifère, il cogite, il est rongé par une jalousie qui emporte tout sur son passage.
Bien loin du triangle amoureux classique ou de la comédie de moeurs, Yeonsu Kim parle de l'amour, du couple, du désir, du bonheur, de la vie. le ton est doux-amer, mélancolique mais sait aussi être drôle, cynique, plus léger. Une belle découverte.

17 février 2020

Toujours en disgrâce, l'inspecteur Chen Cao n'est associé à l'enquête sur le tueur en série qui sévit à Shanghai qu'à titre de consultant. Il faut dire que les policiers chargés de l'affaire n'ont fait aucun progrès dans la recherche de cet assassin qui tue ses victimes au hasard et toujours au petit matin. Chen a donc été rappelé mais il n'aura guère le temps de se consacrer à l'enquête. De passage dans la ville, son mentor, le camarade Zhao, lui confie une mission de la plus haute importance. Il s'agit de la surveillance d'une influenceuse écologiste qui s'apprête à diffuser un documentaire sur la pollution qui sévit en Chine. De effet, à Pékin comme à Shanghai, les seuls à pouvoir respirer sont les nantis, bien pourvus en purificateurs d'air, quand le peuple, lui, souffoque sous un épais nuage mortifère. Pour Chen le choc est rude quand il découvre que celle qu'il doit surveiller n'est autre que la belle Shanshan avec qui il avait noué une tendre idylle lors de ses vacances au bord du lac Taï. Comme d'habitude, l'inspecteur principal va devoir ménager la chèvre et le chou, en laissant s'exprimer les écologistes sans desservir les intérêts du Parti.

Rien de nouveau sous le soleil, ou plutôt sous le ciel plombé de Shanghai. La Chine continue sa folle croissance et ne s'embarrasse pas de respect de l'écologie. Mais les temps changent et le peuple n'accepte plus béatement les diktats du Parti. Dans les hautes sphères, on truque les chiffres, on accuse les Etats-Unis de propagande anti-chinoise, mais les faits sont là, indéniables. On suffoque à Shanhai, les plus fragiles en meurent. Les activistes écologistes dénoncent les industriels et le Parti qui sacrifient la nature et la santé des chinois sur l'autel du profit et, malgré la censure, utilisent les réseaux sociaux pour lancer l'alerte. Pris entre son envie de protéger son ancienne conquête et sa loyauté au Parti, Chen louvoie mais saura tirer les marrons du feu, tout en dégustant la bonne cuisine shanghaienne et en déclamant des vers.
Encore une Xiaolong Qiu réussit un subtil mélange entre dénonciation des dérives du système chinois et évocations amoureuses des traditions et de la culture de son pays natal. Une lecture toujours savoureuse.

La prunelle de ses yeux

Desjours, Ingrid

Pocket

7,90
17 février 2020

Rentrée 2003. Victor, à 17 ans seulement, intègre Metis, une prestigieuse école qui forme l'élite de la nation, à la grande fierté de son père, Gabriel, un chef d'entreprise dont il déteste l'arrogance et l'autoritarisme. Très vite, il se rapproche de Tancrède, le mâle dominant de l'école et de sa petite amie Maya Torres.
Treize ans plus tard, en 2016, Victor est mort de la main de Maya, prise d'une crise de folie lors de laquelle elle a aussi blessé Tancrède. Celui-ci, entré en politique, est à la tête d'un parti d'extrême-droite et Gabriel souffre d'une forme psychosomatique de cécité. Quant à Maya, elle s'est réfugiée en Irlande après s'être faite passer pour morte dans un attentat à Paris. Mais Gabriel a retrouvé sa trace, prêt à tout pour se venger de celle qui a tué son fils. Quand il lui propose de lui servir de guide une quinzaine de jours contre un salaire mirobolant, la jeune femme hésite mais ne peut résister à cette proposition d'autant plus intéressante qu'elle vient de perdre son travail. Et puis Gabriel est séduisant, charmeur, et aveugle, donc inoffensif. Pourtant, au fil de leur voyage, le doute s'installe. Qui est cet homme qui semble semer des indices la renvoyant à son ancienne vie ? Prise entre le sentiment amoureux naissant qu'il lui inspire et le danger qu'elle pressent, Maya ne sait pas qu'elle est tombée dans un piège.

Un thriller psychologique certes, mais aussi un vaste fourre-tout. On y croise un plaidoyer pour le droit à la différence (bien), la dénonciation des mœurs dans les grandes écoles (bien), du suspense (bien), une histoire d'amour à l'eau de rose (nulle), des références scientifico-médicales (inutiles), des moments d'émotion (émouvants), des personnages caricaturaux (ridicules). Alors si on aime l'action et la tension et qu'on ne rechigne pas à verser quelques larmes sur une pauvre fille fragile et manipulée ou sur un sale c.. qui a paradoxalement ouvert les yeux sur le monde qui l'entoure une fois aveugle, on peut apprécier ce roman d'Ingrid Desjours. On retiendra surtout que c'est un véritable page-turner, malgré ses défauts, que le fin mot de l'histoire réserve sa part de surprises et on se souviendra, la larme à l'oeil, de Victor, un beau personnage, émouvant et courageux mais aussi de Gabriel et de son amour paternel, maladroit mais tellement sincère. Fait le job mais ne restera pas dans les annales.

Un père idéal

Le Livre de Poche

7,60
31 janvier 2020

Bon sang ne saurait mentir, dit-on. Mais qu'en est-il quand c'est le sang vicié d'un tueur en série qui coule dans vos veines ? Peut-on échapper au sceau de l'hérédité ? Ce genre de questions, Edward Hunter se les ai posées toute sa vie, depuis que son père a été arrêté par la police devant ses yeux alors qu'il avait neuf ans. Car sous les airs de bon père de famille et de mari modèle de Jack Hunter se cachait un tueur de prostituées sanguinaire. Cette arrestation a signé la fin de la famille d'Edward, sa mère s'est noyée dans l'alcool et a fini par se suicider, sa sœur s'est droguée, prostituée, pour terminer sa courte vie d'une overdose. Marqué mais pas abattu, Edward a su se construire une vie heureuse auprès de sa femme Jodie et de leur adorable petite fille Sam. Mais un jour, sa vie bascule. Le couple souhaitant acheter une maison plus grande, Edward et Jodie se rendent à un rendez-vous à la banque et, alors qu'ils patientent, des braqueurs investissent les lieux. Par un malheureux concours de circonstances, ils entraînent Jodie avec eux et l'abattent avant de prendre la fuite. Le monde d'Edward s'écroule et, tandis que l'enquête policière piétine, il décide de prendre les choses en main et d'aller voir son père en prison. Pour le fils de Jack Hunter, il est temps de laisser parler le sang de tueur qui coule dans ses veines...

Rythme haletant, suspense soutenu, humour caustique et moments d'émotions...Paul Cleave réussit avec son père modèle à surpasser son déjà très bon employé modèle. Ici le thriller devient psychologique en abordant les thèmes de l'inné et l'acquis, le poids de l'hérédité et la transmission.
Dans l'atmosphère étouffante de l'été néo-zélandais, le sympathique Edward Hunter, comptable effacé mais mari et père comblé, va se transformer en ange de la vengeance, conseillé par son serial killer de père et porté par une légitime colère et une pointe de culpabilité. Mais semer la mort est un métier qui ne s'improvise pas et Edward enchaîne maladresses et erreurs, provoquant une hécatombe et faisant des choix qui pourraient bien se retourner contre lui. Surveillé par la police qui voit en lui le digne fils de son père, le veuf inconsolable va faire couler le sang dans les rues de Christchurch.
Un véritable page-turner plein de rebondissements qui pourrait bien finir sur grand écran...si Tarentino se penchait sur la question. A dévorer sans modération.